AZOUZ BEGAG A REPORTERS: » LES HISTOIRES DE L’ALGERIE ET DE LA FRANCE SONT IRREMEDIABLEMENT LIEES ET LEUR AVENIR AUSSI ».

1/Reporters. dz :A propos de votre livre « les mémoires au soleil »,  qui vient de sortir, comment se porte sa promotion et comment est-il perçu par le public?

Azouz Begag : la promotion que j’ai entamée en direction du public des librairies se porte très bien. Je suis très encouragé car il y a eu un 2è tirage du livre depuis une semaine. C’est le signe que les libraires ont pris en main le destin de cet ouvrage. J’en suis très heureux car je rencontre beaucoup de public qui me le rend bien. Je croise les doigts pour le moment!

2/Reporters.dz : Ce roman ne serait-il pas une suite naturelle des mémoires du « Gone de la Chaâba » où je me trompe? En tous cas c’est comme ça qu’il est perçu…!

Azouz Begag : C’est très juste. En somme c’est la fin du Gone de la Chaâba et comme vous dites c’est une suite naturelle des mémoires…

3/Reporters.dz : Pensez-vous qu’il a une chance d’être adapté au cinéma comme le précédent livre qui d’ailleurs a reçu le prix….

Azouz Begag : Oui tout à fait. Parce que je suis moi même scénariste pour le cinéma et la télévision. Et j’écris les romans comme un parfait scénariste.

4/Reporters.dz : A ce propos justement, vous avez commencé votre carrière d’écrivain avec le roman et vous l’avez prolongé avec l’essai et les textes à thèses. Pourquoi?

Azouz Begag : Aujourd’hui il faut être littéraire mais en même temps sociologue, historien pour pouvoir élaborer une œuvre complète. Je crois que « les mémoires au soleil », est une œuvre complète parce qu’elle associe plusieurs disciplines: la sociologie, l’histoire, la géographie. Et c’est aujourd’hui à l’âge de mes 60 ans que je réalise l’accomplissement de mon travail d’écrivain après de nombreuses années d’écriture qui ont vu naitre de nombreux autres ouvrages. C’est vous dire aussi le temps passé, précieux et important dans ma vie.

5/Reporters.dz : Dans le travail du texte à thèses, vous semblez avoir rapidement basculé du texte universitaire et académique à celui du grand public. Est- ce alors un besoin de vous faire davantage entendre et mieux comprendre?

Azouz Begag : Les travaux des scientifiques ne constituent qu’une minorité du public. Et moi, depuis toujours, j’ai eu cette ambition de changer quelque chose dans la société. C’est avant tout de faire en sorte que le grand public soit mon objectif en priorité… J’écris de telle manière que le grand public puisse me lire aisément. C’est un peu ma problématique de l’égalité des chances car je veux que tous mes travaux soient accessibles au plus grand nombre pour pouvoir accéder à la lecture de mes ouvrages et mieux me faire entendre et comprendre. Oui, il est vrai qu’il y a un réel besoin de se faire comprendre tout au moins par les plus modestes, les enfants, puisque j’ai beaucoup écrit pour eux. Mais aussi les pauvres qui doivent comprendre combien c’est important la lecture, l’écriture, en somme l’éducation. C’est pour cela que je fais en sorte que les gens défavorisés dans la société puissent accéder facilement à mes travaux.

6/Reporters.dz : Vous faites souvent l’éloge de la double culture, une posture difficile à soutenir pourtant. Pourquoi y tenez-vous à ce point?

Azouz Begag : Non. Pas particulièrement. Parce qu’une très grande partie de la population française est issue d’une culture mixte ou en tous cas d’une culture hybride : en exemple les espagnols, les portugais, les italiens, les polonais, les maghrébins, qui font un peuple qui vient de partout et ça fait la richesse de la France d’aujourd’hui. Tout en s’emparant de la langue française pour écrire des livres, faire des films et en tout voilà 250 millions de francophones dans le monde.

7/Reporters.dz : Vous avez été ministre de la République, quelle expérience gardez-vous de votre mandat. Ce titre vous sert-il encore?

Azouz Begag: C’est une expérience très enrichissante. Mais pas de tout repos surtout durant la période de ma nomination avec les émeutes des banlieues qui ont suivi. De mon point de vue, aujourd’hui un écrivain reconnu dans la société française a plus de pouvoir qu’un ministre, pour la simple raison qu’un écrivain est un homme libre. Alors qu’un ministre est un homme bridé. Je dirais que le titre de ministre ne me sert pas du tout. Et je n’ai pas quitté la politique pour me taire bien que j’en garde quand même un bon souvenir. Rappelant au passage « qu’il n’était pas entré au gouvernement par charité » mais  » pour donner à la France le goût de la diversité. »

8/Reporters.dz : La France et l’Algérie sont toujours à la recherche d’une relation à la hauteur de leurs ambitions malgré quelques contentieux. Comment voyez- vous cette relation avec le temps qui passe?

Azouz Begag : Je crois que mon roman va contribuer à rapprocher encore plus ces deux pays parce qu’il leur parle, en même temps il tend à rapprocher leur histoire. Personnellement lorsque je suis parti à la recherche de mes ancêtres morts en 1917 dans la Somme, ces petits éléments de mon autobiographie ont eu surtout pour valeur de faire comprendre que les histoires de la France et de l’Algérie sont irrémédiablement liées et par voie de conséquence leur avenir aussi. Les millions de français d’origine algérienne sont tous de près ou de loin des ambassadeurs de la construction de cette relation Franco-Algérienne qui s’est établie depuis fort longtemps, avant tout sur la base de la langue française. L’équilibre viendra avec le temps, car cela fait à peine 70 ans que la guerre d’Algérie est terminée. Les générations à venir ne pourront que vivre de manière plus apaisée. Il y a donc de mon point de vue toutes les raisons d’être optimiste aujourd’hui car il y a tout à gagner à vivre une relation apaisée et durable dans l’intérêt des deux pays et des deux peuples.

9/Reporters.dz :  L’Algérie célèbre aujourd’hui l’anniversaire du 19 mars 1962. Une date historique du cessez- le feu et des accords d’Evian. Qu’est ce que cela signifie pour vous en tant que sociologue et politique à la fois ?

Azouz Begag : de la part du politique, j’ai un point de vue positif qui a compris dans les années 60 qu’un pays ne pourrait pas imposer sa domination sur un autre pays et que le processus d’autonomisation et d’indépendance des nations était irrémédiable. L’expression de la liberté par toutes les nations du monde est un processus plus fort que tout. Les dirigeants algériens et français de l’époque l’avaient bien compris à temps pour mettre fin à une guerre par le cessez- le feu et garantir la paix par des accords d’Evian.

10/Reporters.dz : Comment voyez-vous l’avenir de l’Algérie à la veille de nouvelles élections présidentielles en 2019 ?

Azouz Begag :  l’avenir de l’Algérie comme celui des pays du Maghreb est lié intrinsèquement à celui de l’Europe, de la Chine, de l’Afrique. C’est le cycle de la mondialisation, non plus seulement dans la relation bilatérale avec la France. Il y a par exemple un nombre impressionnant de chinois qui contribuent à bâtir l’avenir dans cette partie du monde. Cela est un signe très fort de coopération internationale. Désormais l’avenir se conçoit en terme planétaire, en terme multilatéral, en terme de globalisation. Il faut voir cette évolution de l’Algérie, un pays de 40 millions d’habitants comme une évolution positive à l’exemple de son voisin le Maroc qui évolue pareillement tout en sachant que la Tunisie et la Lybie ont de sérieux problèmes liés particulièrement à des difficultés économiques. Bien entendu, il faut toujours espérer un renouveau pour le pays.

11/Reporters.dz : Que dites vous sur cette jeunesse algérienne dont plus de 60% ont moins de 25 ans et qui est enclin à des difficultés notamment le chômage?

Azouz Begag : S’il n’y a pas de développement économique immédiat, susceptible de créer des emplois à cette jeunesse à court ou moyen terme, on va droit à une catastrophe dans toute la région. Ce n’est pas seulement l’Algérie qui est le plus concernée mais tout le Maghreb à qui il faut apporter une politique globale pour reconsidérer les besoins de cette jeunesse et lui redonner la fierté qu’elle mérite, sinon la mer Méditerranée va continuer à être le cimetière à ciel ouvert pour des dizaines de milliers de jeunes en plein désespoir.

12/Reporters.dz : Sur la femme algérienne, comment voyez- vous sa place dans la société actuelle quand on sait que l’Algérie a progressé avec plus de 30% de femmes élues dans la représentation nationale?

Azouz Begag : Il est bien évident que c’est par la femme que vont encore se produire de principales avancées sociales et humaines. C’est un bel exemple de l’Algérie. Mais les femmes maghrébines en général ne nous ont pas attendu pour aller vers leur autonomisation et leur liberté puisqu’il faut reconnaitre que dans les universités du Maghreb, ce sont les femmes qui sont majoritaires. Elles ont déjà leur destin en mains et je vois ça très bien comme cela. Je suis même très content de voir qu’il y a à peine un mois, en Arabie Saoudite, les femmes ont pu être autorisées à conduire leurs voitures même si cela n’a pas été facile à gagner. La femme aujourd’hui dans le monde arabo-musulman est le fer de lance de la libéralisation de nos pays trop longtemps ancrés dans l’archaïsme. De très grands efforts sont menés aussi au Maroc et en Tunisie et la tendance de cette évolution par rapport à celle de l’Algérie reste pratiquement la même dans toute cette région.

13/Reporters.dz : Quand vous entendez parler de discrimination, de harcèlement sexuel au travail et de sexisme, quels sont les éléments de votre compréhension sur ces sujets?

Azouz Begag : Ce sont des mouvements irréversibles qu’il faut comprendre par le respect des femmes avant tout. Leur autonomie est un fleuron de la liberté comme partout dans le monde et c’est en observant la façon dont on traite les femmes que l’on observe les progrès d’une société. En France, il existe des lois et celles à venir prochainement sur ces sujets principalement vont constituer un sévère barrage à ces dérives.

14/Reporters.dz : Vous êtes attendu à Aix en Provence le 6 avril prochain pour une rencontre- dédicace de votre livre à la librairie de Provence, avec le public aixois. Avez-vous un message particulier à transmettre?

Azouz Begag :  Je réponds avec plaisir à une invitation de la librairie de Provence par l’intermédiaire de Christophe Lépine son directeur. J’en suis ravi et c’est une bonne occasion de rencontrer tous les publics, les universitaires, les gens des quartiers, d’origine différente, de religion différente et je leur dis avec Azouz Begag, il n’y a pas de censure. Je vous raconterai toutes mes vérités.

Propos recueillis par Jacky NAIDJA et Nordine AZZOUZ.