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Migrants : Calais, l'autre drameMigrants : Calais, l’autre drame
L’Italie et la Grèce continuent d’accueillir de jour en jour malgré eux un afflux important de migrants venus par la mer décidés à tout prix à regagner la Grande-Bretagne.

De notre correspondant JACKY NAIDJA

A Calais du côté de l’accès fret du site d’Eurotunnel, ce sont 3000 migrants, selon le ministère de l’Intérieur, qui tentent tant bien que mal des intrusions par petits groupes d’assaut à travers cet accès. Le chiffre de 3700 interpellations depuis le mois de juin est avancé. Cela va sans dire que pour faire face à ces mouvements, des renforts en unités de police sont mobilisés depuis la mort d’un jeune Soudanais percuté par un camion. Ce qui porte à 9 le nombre de morts du côté français. Sur le plan sanitaire et selon Médecins Du Monde, la situation est désastreuse et les moyens manquent considérablement, notamment pour la prise en charge en soins de quelque 150 personnes en permanence par semaine. Quand beaucoup de migrants tentent des passages d’intrusion plus difficiles par le tunnel faisant beaucoup de blessés pour regagner le Royaume-Uni avec des prises de risques énormes et dangereux, d’autres en bonne conscience ne veulent pas quitter la France. Préférant, malgré tout, le centre d’accueil en se réfugiant derrière les opérations humanitaires malgré les conditions de plus en plus difficiles vu l’afflux d’un grand nombre d’arrivants d’Afghans, d’Irakiens, Syriens, Ethiopiens…, et ce, malgré l’insuffisance de places d’accueil. Il faut en effet 4 ou 5 mois d’attente avant d’obtenir un hébergement. C’est pour cela que dans la ville de Calais ou à proximité du tunnel se créent d’autres lieux de vie au gré de la proximité du tunnel qui prospèrent de jour en jour. Des conditions d’hygiène et sanitaires insuffisantes sont pratiquement dénoncées par les ONG en place. La question qui se pose en permanence est : « Qui est responsable? » Un débat s’est installé autour de la responsabilité des uns et des autres sans trouver néanmoins une solution urgente et imminente. Eurotunnel, qui a interpellé l’Etat français sur sa responsabilité notamment sur les moyens de sécurité nécessitant des pouvoirs de police et d’ordre public «qu’il n’a pas », se voit renvoyé à ses propres responsabilités. Même si le Royaume-Uni, faute de signer les accords de Schengen, a quand même la responsabilité du contrôle à la frontière française. Le ministère de l’Intérieur français par la voix de son ministre Bernard Cazeneuve estime qu’Eurotunnel n’a pas fait les efforts nécessaires et suffisants qui lui incombent pour lutter efficacement contre l’intrusion de migrants dans le tunnel sous la Manche à Calais. Et que la France le fait avec fermeté et dignité en respectant la sécurité. De quoi engager une véritable polémique juridique et administrative sur la responsabilité des uns et des autres au risque de voir les relations franco-britanniques prendre une autre tournure devant un drame humain qui va en s’amplifiant à cause principalement des guerres en Syrie et en Irak.
Reporters a voulu en savoir plus sur cette question en s’adressant à 2 parlementaires : Sophie Joissains, sénatrice des Bouches-du-Rhône et adjoint à la ville d’Aix, chargée de la culture et de la Politique de la ville, et Christian Kert Député des Bouches-du-Rhône pour recueillir leurs éventuelles réactions.

Les migrants en Méditerranée avec Sophie Joissains

Les migrants en Méditerranée avec Sophie Joissains

Sophie Joissains, sénatrice des Bouches du Rhône et adjointe à la culture et à la politique de la ville: «Ces personnes prennent des risques énormes pour un eldorado qui… n’existe pas !»
Reporters : Quelle est votre opinion sur les migrants en Méditerranée sachant que de plus en plus de personnes traversent la Méditerranée et que le chiffre alarmant de 137 000 migrants est officiellement annoncé pour ces 6 derniers mois par le Haut Commissariat aux réfugiés ?
Sophie Joissains : Le fait est que la pauvreté est aux portes de l’Europe et que la démographie de l’Afrique s’accroît de façon inédite. En ce qui concerne ceux qui répondent aux conditions du droit d’asile, il faut accroître les politiques d’intégration, pour les autres qui représentent l’immense majorité d’entre eux, il est impossible de les garder sur notre territoire, mais une politique purement répressive, outre qu’elle n’est pas satisfaisante sur le plan humain, à terme ne servirait pas à grand-chose. Il nous faut agir pour combattre la misère qui est la leur et rendre l’espoir possible dans leurs pays. L’enjeu que constitue l’accès à l’eau est bien évidemment primordial. Le projet que porte Jean Louis Borloo sur l’électrification de l’Afrique est à cet égard emblématique et doit être accompagné de politiques éducatives, de politiques de formation professionnelle. Ces personnes prennent des risques énormes pour un eldorado qui… n’existe pas ! Ils partent désespérés de chez eux en étant d’un bout à l’autre de la chaîne la proie de gens sans scrupule. Du voyage dans des conditions effroyables, ils arrivent, s’ils ont la chance d’y arriver en vie, dans un pays où, clandestins, ils n’auront aucun droit et aucun avenir.
Deux pays, l’Italie et la Grèce, sont les plus touchés par cet exode massif. En tant qu’Européenne convaincue et sénatrice, quelles solutions apporter au règlement de cette situation et comment voyez-vous l’avenir de ces migrants quand beaucoup d’entre eux ne bénéficieront pas du droit d’asile ?
Il semble évident que ce ne sont pas quelques pays européens qui peuvent seuls prendre en charge cet exode massif. L’Europe a ici un rôle à jouer que les États ont toujours refusé pour d’évidentes raisons de souveraineté. D’abord, un rôle sur la protection des frontières extérieures : l’espace Schengen, sans une politique correspondante et conséquente de contrôle aux frontières extérieures, fragilise les États qui n’ont pas les moyens d’y faire face. Aujourd’hui, l’agence Frontex dépense moins d’1% du budget mis en place par les États-Unis dans cette mission. Je ne suis pas en train de dire que l’Europe doit se substituer aux États, mais que conformément au principe de subsidiarité qui doit présider à la mise en place de toute règle européenne, elle doit les suppléer et les conforter fortement dans cette mission. De plus, il apparaît indispensable d’accroître la politique répressive vis-à-vis des passeurs et cela passe par des coopérations internationales accrues où la position de l’Europe ne peut qu’être majeure. Ensuite, un rôle d’unification des règles communautaires en matière de droit d’asile. Cela est prévu par le Traité de fonctionnement sur l’Union européenne, mais cette mission peine à aboutir, car sa conséquence pourrait être et, à mon sens, devrait être une répartition équitable des réfugiés sur l’ensemble du territoire européen. Rappelons dans ce cadre que les termes de l’article 78 §.1 TFUE disposent que « l’Union développe une politique commune en matière d’asile, de protection subsidiaire et de protection temporaire visant à offrir un statut approprié à tout ressortissant d’un pays tiers nécessitant une protection internationale et à assurer le respect du principe de non-refoulement ».
Jacky NAIDJA

Les migrants en Méditerranée avec Christian Kert

migrants en méditerrannée

Christian Kert, député des Bouches du Rhône: «La Méditerranée est aujourd’hui une région du monde où le drame est quotidien»

La question de fond est de savoir si nous avons pris la juste mesure des événements : sommes-nous bien conscients que ces flux migratoires économiques ne vont pas se tarir d’eux-mêmes ? Sommes-nous bien conscients que ces dizaines de milliers de malheureux qui viennent échouer sur nos plages, dans nos ports, aux barbelés de nos frontières n’ont plus rien à perdre ? Et voilà pourquoi, comme à Calais, ils risquent jusqu’à leur vie « pour passer ». On dit que la Méditerranée est un berceau de civilisation. Elle est aujourd’hui une région du monde où le drame est quotidien. J’ajoute qu’il pourrait y avoir un risque d’aggravation de ces flux avec les changements climatiques qui vont induire des sécheresses aux conséquences aujourd’hui difficiles à évaluer. Il nous faut donc, après avoir pris l’exacte mesure du phénomène, adapter des solutions. Il n’y a aucune qui sera facile. Aucune qui sera gratuite. Moi, je rejoins Jean-Louis Borloo qui a établi un constat : les sommes déjà considérables qui ont été investies pour tenter de parer à une migration massive ont-elles porté leurs fruits ? Réponse non. Pourquoi ? Parce qu’on a traité les effets et pas les causes. Les vraies causes, elles, sont endogènes à bien des pays du continent africain. Il n’y a aucun espoir d’existence là bas, l’espérance est ailleurs. Cet ailleurs est chez nous. Ce qui devient une erreur de plus en plus criante chaque jour qui passe. Il faut donc agir à la source que sont les pays d’origine et comment les aider à reconquérir les territoires de l’acceptable. Borloo a pensé à l’énergie par laquelle passe le progrès, l’éducation. Il a raison même si ce n’est pas suffisant. Il faut «recycler» les aides. Il faut que dans nos consciences, nous acceptions le principe d’aider des pays à réussir chez eux. Car ne perdons jamais de l’esprit que pour un migrant la solution de l’exil, c’est la dernière perspective qui s’offre à lui de vivre. Faisons-le vivre chez lui dans des conditions qui lui offrent un avenir. Ce ne sera plus un migrant. Sur le drame de Calais, des centaines de jeunes hommes affrontent les forces de police, affrontent la loi pour « tenter leur chance ». Plusieurs blessés, dont l’un d’eux est mort cette semaine pour être allé trop loin pour tenter sa chance. Hier, ils étaient des centaines, demain ils seront des milliers peut-être. Et si nous ne sommes pas profondément interpellés par cet état de fait, nous passons à côté de l’un des grands enjeux humanitaires de ce premier quart de siècle. Grèce, Italie, Europe: une grande conférence s’impose… Comme c’est aussi évident que nous ne pouvons pas laisser la Grèce et l’Italie seuls face à cet afflux massif de migrants. Mais attention, l’Angleterre doit également mesurer qu’elle ne peut pas se contenter de jeter la responsabilité de l’afflux migratoire sur ses ports aux seuls voisins européens. Sa politique migratoire et de sécurité est également en cause. Sur les mesures que doit prendre l’Europe, je m’en tiendrai à la philosophie d’une nouvelle approche européenne : « Il faut sortir du chacun pour soi ». De la même façon qu’il doit y avoir une grande conférence sur les migrations. Une conférence qui ne doit pas renvoyer à une autre conférence…
Jacky NAIDJA