ENTRETIEN

Après avoir été aux commandes du Conseil Mondial de l’Eau dont il est à ce jour encore Président Honoraire et de la Société des Eaux de Marseille qu’il a dirigé de main de maitre de 1991 à 1997, Loïc Fauchon est aujourd’hui à la tête de la Safim (Société organisatrice des Foires et Expositions) et ce, depuis octobre 2014. Cette société de conseils et d’expertises, spécialisée dans l’organisation des événements et expositions regroupe 39 foires partenaires de 39 villes de France.

 

 

En charge particulièrement de celle de Chanot- Marseille, Loïc Fauchon qui avait succédé à Michel Kester au lendemain de la 90ème édition a depuis fait entrer cette dernière dans une nouvelle ère et un avenir durable.

« Je suis ici à la demande expresse de Jean Claude Gaudin Maire de Marseille » tient-il à préciser, comme pour se justifier de la mission importante dont il a été investi et qui consiste à organiser désormais chaque année, cette grande Foire de Marseille, la 2ème de France après Paris au Parc Chanot. Un véritable poumon d’oxygène de 15 ha qui transmet aux charmes de cet espace de vie, tout l’intérêt de cette proximité particulière du centre-ville. Une Foire, devenue depuis sa création il y a 93 ans, un événement incontournable et majeur pour les marseillais et tous ceux qui y viennent des quatre coins du monde. Une manifestation d’envergure qui anime un haut lieu d’échanges et de rencontres, et qui, en dehors de tout aspect commercial et économique, met en exergue l’étendue de son patrimoine culturel, gastronomique, sportif et au-delà, la promotion de tout le savoir-faire des exposants et différents partenaires, qui viennent tous vibrer, 11 jours durant avec un public nombreux et passionné, témoin de sa renommée internationale avec 45 pays étrangers participants présents.

Loïc Fauchon est d’abord un Chef d’entreprise, comme il le reste dans ses autres fonctions, avec une culture de l’entreprise et un état d’esprit de dirigeant et de meneur d’hommes qui allie modestie et habilité à la fois. Toujours dans l’action plus que dans la réaction, avec des valeurs certaines : le sens de l’engagement et du sacrifice, le respect, la tolérance, et de vraies références à l’amitié, la fidélité, la convivialité et le sens de la fête. Un tout, ancré profondément dans cet humanisme qui le caractérise et le distingue tout particulièrement. Car, derrière le meneur, il y a surtout le fondateur solidaire d’une ONG « Trans-Sahara- Caravanes- Sans Frontières- (créée en mars 2002) qui œuvre jusqu’aux aux fins fonds de l’Afrique Sub-Saharienne, grâce à une centaine de bénévoles, à des missions humanitaires au service des peuples d’Afrique.

C’est donc en marge de cette première semaine de foire que Loïc Fauchon nous a accordé un entretien durant lequel il nous a délivré ses impressions, ses ambitions et ses objectifs, tant pour cet événement exceptionnel que pour la ville de Marseille.

1/ Pour sa 93ème édition, la Foire de Marseille a pris un envol fulgurant et ce, depuis une semaine déjà. Quelles sont vos premières impressions et quel premier bilan pouvez-vous nous faire, d’autant que le contexte économique est plutôt à la crise ?

Il reste 3 jours et ce sont des jours très importants car la fin de la foire est toujours plus rythmée que le démarrage et en plus, il y a la nocturne de vendredi. Pour le moment, les résultats sont extrêmement satisfaisants. Ils sont même étonnants pour nous…On a 20% d’accroissement du visitorat par rapport à l’année dernière. Ce qui est beaucoup, surtout au moment où la plupart des foires en France connaissent une baisse très significative du nombre de visiteurs. Donc on est heureux de cela et de surcroît lorsqu’on parcoure les allées et que les exposants sont satisfaits. Ce qui est difficile parce que généralement, un exposant satisfait c’est très rare. C’est comme un commerçant, il ne faut pas être content pour dire qu’on n’a pas bien travaillé. En réalité nous voyons bien, et le personnel de la foire qui en a l’habitude et qui peut en attester : les visiteurs achètent, les visiteurs commandent et c’est ce qui est le plus important. Une foire est un marché et ce n’est pas autre chose. Ce qui compte ce n’est pas seulement le nombre de gens qui y viennent mais bien le nombre de gens qui participent à l’activité économique et cela nous paraît bien parti. Evidemment un bilan définitif sera établi après la manifestation.

2/ Cette manifestation, très prisée des marseillais s’organise de mieux en mieux et innove de plus en plus, notamment en matière d’animations, d’attractions et de loisirs. Comment voyez-vous l’avenir de cette foire et quelle est d’après vous, la place des opportunités commerciales et économiques pour vos partenaires et les participants ?

L’avenir il faut le voir en rose, puisque c’est ainsi que dit la formule. Je crois qu’en faisant preuve, comme le fait l’équipe qui est en charge de la foire, en cherchant sur le nombre durable d’années, à attirer les clientèles nouvelles, je pense que les foires peuvent se porter correctement d’un point de vue économique ; non pas rivaliser mais se compléter avec le développement de l’e-commerce parce que les gens achètent beaucoup par Internet ; mais, en même temps, ils aiment bien voir. Alors, certains vont venir ici puis après vont acheter sur internet ; certains regardent sur internet et viennent voir ici s’ils trouvent ce qu’ils souhaitent. Puis après, vous avez aussi des petits malins qui attendent le lundi pour venir acheter parce que beaucoup d’exposants ne veulent pas remballer et donc les prix tombent…Il faut continuer à vivre dans son temps. Nous avons fait des efforts depuis 4/5 ans pour attirer d’autres catégories de jeunes : les jeunes ménages, les ados et même les enfants en bas âge car ils demandent à leurs parents de les faire venir. Il y a également eu un signe particulier en direction des femmes qui ont aujourd’hui une journée gratuite. D’ailleurs, cette journée des femmes a explosé et il y a eu 100% d’accroissement du visitorat. Tout cela participe d’une capacité, pour que, d’un coté les exposants et de l’autre les visiteurs se rencontrent et produisent de l’activité économique. Sur le plus long terme, il faudra tenir plus compte des évolutions technologiques et veiller à ce qu’un certain nombre de clientèle ne se sente pas oublié. Ensuite il y a un autre aspect, aujourd’hui majeur dans notre pays, c’est qu’il faut veiller à rassurer les populations qui viennent et leur montrer que les conditions de sécurité sont réunies et strictes. Quand vous venez avec votre famille, vous êtes content de passer sous un portique et de voir que les gens sont fouillés. Nous sommes donc très attentifs à ça et nous avons mis en place des moyens supplémentaires extrêmement importants.

3/ Il y a 45 pays qui exposent, sans oublier les DOM-TOM, comment ces si différents participants ressentent-ils leur partenariat dans cette manifestation ?

Écoutez, au vu de leur fidélité…Certains viennent depuis 20, 30 ou 40 ans. Regardez par exemple la tente du Maroc comme elle est imposante. S’ils reviennent année après année et s’ils se battent pour avoir les meilleurs emplacements, c’est que cela a un intérêt. Je les interroge moi aussi…Ils sont bien accueillis. Et puis, Marseille est une ville cosmopolite au sens étymologique du terme. Vous avez ici dans cette ville, dans cette métropole, dans cette région, des populations qui viennent eux mêmes de loin et depuis longtemps. On est habitué à cette capacité à se mélanger avec ce qu’il faut d’un côté d’esprit festif et de l’autre, un peu de désordre ; ce qui ne fait pas de mal. Ça correspond à l’esprit de Marseille. Cette foire c’est l’image de Marseille. Elle est ce qu’est cette ville. Elle montre aussi ce vers quoi se dirige la ville. C’est je pense, et c’est une des raisons de son succès : les gens s’y sentent bien aussi.

4/ La participation des pays étrangers à la Foire reste toujours à la hauteur de vos ambitions mais, pouvez-vous nous dire quelles sont aujourd’hui les relations avec vos homologues algériens ? Parlez-nous un peu de cette relation Marseille/Alger ?

Nous, nous sommes toujours heureux d’accueillir nos amis algériens ! Il y a quelques difficultés que traverse le pays en ce moment et qui notamment font que « les bons de sortie », si je peux me permettre l’expression, sont plus rares, et pour les commerçants et pour les fonctionnaires. Lundi, mardi et mercredi prochains, nous organisons deux colloques internationaux importants sur le climat et la méditerranée…Et bien ! tous les algériens ont annulé leurs participations et nous le regrettons, car nous avons aussi envie d’entendre la voix de l’Algérie. C’est dû, nous dit-on, à des restrictions budgétaires parce qu’il y aurait eu des excès. Ce n’est pas à nous de juger, mais par contre, nous le regrettons car cela dure depuis un bon moment. C’était le cas aussi à un grand colloque qu’on a fait à Monaco avec le Prince de Monaco et où il n’y avait simplement qu’un algérien dans toute l’assistance. Ce que nous souhaitons, c’est que cela rentre dans l’ordre et que l’on puisse à nouveau travailler ensemble. Que nos amis algériens puissent venir à Marseille et que nous aussi d’ailleurs, nous puissions travailler en Algérie »

5/ N’est-ce pas aussi un problème de délivrance de visas semble-t-il ?

Il ne faut pas tout mettre sur le dos des visas. Bien sûr qu’il y a des problèmes de visas et pas qu’avec l’Algérie…Bien sûr que la France essaie de s’améliorer sur ce plan, mais, quand des hauts fonctionnaires ont des visas permanents à l’année, à 2 ans, à 4 ans et que 8 jours avant, voire 3 jours avant, hier encore annulent leurs visites, c’est qu’il y a d’autres raisons et l’on nous dit qu’elles sont budgétaires. »

6/ Pour rappel, une certaine année, les marchandises étaient arrivées à la foire mais pas les exposants ?

C’est un mélange entre les problèmes de visas et les problèmes douaniers car il n’y a pas toujours une bonne coordination. On est confronté à ce genre de problèmes même ici et dans toutes les réunions internationales. Quand vous vous y prenez trop tard, vous avez toutes les chances, à un moment donné ou à un autre, de rencontrer un obstacle ».

7/ Qu’est- ce qui motive l’humaniste que vous êtes d’accepter un tel mandat après plusieurs hautes fonctions ?

« Je suis marseillais depuis 52 ans à peu près et j’ai toujours connu la Foire de Marseille. Je me souviens, quand j’étais ici, lycéen, je venais à la foire. Plus tragiquement, j’y suis venu, j’étais jeune directeur de cabinet parce que nous avions eu un attentat à la bombe, ici en 1984. J’étais là aussi, au fil des années. Je sais, comme beaucoup de marseillais, comme beaucoup de provençaux, combien il y a un attachement, un lien avec cette foire. Il était donc tout à fait normal, après quelques décennies de travail dans cette ville, que j’accepte. C’est un honneur d’être Président de la foire. Je suis donc très heureux, et si le fait d’en être à la tête doit contribuer à quoi que ce soit, tant mieux ! Mais c’est surtout la foire qu’il faut regarder et non pas ceux, qui, en tout cas comme moi, la préside. Cela n’a pas d’importance ».

8/ Quels sont vos grands projets, à plus ou moins brèves échéances avec le continent africain, vous qui le connaissez bien. Comment voyez-vous ce partenariat ?

« C’est une bonne question et je ne dis pas ça pour vous faire plaisir !  C’est une bonne question parce que dès que je suis arrivé ici, et parce que je circule beaucoup dans le bassin méditerranéen et en Afrique particulièrement, j’ai souhaité pouvoir développer les relations entre la Foire de Marseille et un certain nombre d’autres pays et d’autres villes. Ce qui est encore très insuffisant. Nous n’avons pas suffisamment de relations il est vrai. Peut-être que nous pourrions apporter un peu de concours, un peu d’expérience à un certain nombre de foires. Nous regardons vers la Foire de Dakar et c’est assez compliqué. Concernant la Foire d’Alger, j’y suis allé souvent en tant que professionnel, mais il y a sans doute des liens beaucoup plus étroits établis, comme avec la Foire de Casablanca, pour ne citer que celle là. L’autre jour, j’étais à Beyrouth et j’avais la même difficulté avec les dirigeants libanais. Mon vœu le plus cher, c’est qu’effectivement, la Foire de Marseille rayonne par ses capacités, par son ancienneté, par son expérience, dans le bassin méditerranéen et en Afrique subsaharienne ».

9/ La foire est devenue un grand carrefour des échanges commerciaux avec le sud de la méditerranée et aussi avec l’Afrique. Quels sont les projets en cours, sachant que le Port de Marseille est entrain de s’ouvrir à la Méditerranée, notamment à l’Algérie qui, il faut le rappeler est le 1er client du Port de Marseille pour justement permettre de bien meilleurs échanges ?

J’étais en réunion hier avec la Présidente du Port et quelques uns de mes collègues chefs d’entreprises et nous parlions du développement du Port de Marseille. Il se porte bien, contrairement à ce que les gens disent parce qu’ils constatent que tel ou tel quai est vide à telle heure, quand on passe sur l’autoroute. Ils ne voient pas ce qui se passe à Fos où 80% de l’activité portuaire est concentrée. Même à Marseille tout se passe très bien. Le Terminal Croisière, le trafic avec la Corse et même avec le Maghreb sont en croissance régulière. Même constat pour les marchandises. Après, ce sont les différentes collaborations. Il y a des collaborations plus tenues, plus précises à organiser avec les principaux ports. Et puis il va y avoir des mouvements et des choses importantes qui vont se passer. Les chinois qui viennent d’acheter le Port du Pirée et qui vont lancer la construction d’un grand port à Cherchell-Alger. Le Port de Malte est entrain d’exploser du point de vue de la fréquentation…Nous sommes partie prenante de l’aménagement du Port de Tanger Med. Déjà, depuis la réouverture et l’élargissement du Canal de Suez il y a un plus. Comme il y aura un plus avec celui du Canal de Panama. La vraie question aujourd’hui c’est comment faire en sorte que Marseille et son Port participent beaucoup plus de l’arrière pays ? Imaginez qu’actuellement 60% de ce qui est délivré à Lyon passe par le Port d’Anvers et de Rotterdam. L’ambition de la Présidente du Port et de nous tous, c’est que ça passe par le Port de Marseille à l’avenir. Et même dans l’autre sens, lorsque vous délivrez depuis Anvers des produits qui doivent aller à Alger, c’est plus rapide et moins cher de passer par la France que de faire le tour en bateau par le Golf de Gascogne et par Tanger. Donc, tout cela fait partie des mutations qui concernent Marseille et l’ensemble de la communauté. Marseille, d’abord en tant que Port et plate forme de réception et de départ des marchandises. Si je dois émettre un seul souhait, c’est que les responsables politiques soient beaucoup plus sensibles, attentifs et coopératifs, que ce soit   pour la Foire ou pour le Port. C’est l’avenir de notre ville qui se joue, pas seulement, mais en bonne partie sur le Parc Chanot par tout ce qu’il amène tout au long de l’année. Il n’y a pas que la Foire et le Port de Marseille ! C’est ça l’économie réelle. Après, il y a l’économie virtuelle qui se développe. Ce qui compte c’est que l’économie virtuelle vienne en renfort de l’économie réelle. Mais, l’économie virtuelle ne remplacera jamais l’économie réelle. Le développement économique c’est la bonne association des deux et de mon point de vue il faut être dans les centres villes comme la localisation exceptionnelle du site du Parc Chanot.

10/ Et Pour en revenir aux relations SAFIM Marseille/SAFEX Alger, et clore cet entretien, y-a t-il de bons échanges aujourd’hui ?

Non ! Quasiment pas ! Ça a existé avant, mais cela fait un moment…ça fait partie des choses qui doivent revenir … et comme conclusion je dirais pourquoi pas ? INCHALLAH !

Propos recueillis par Jacky NAIDJA et Mia PROAL