DE QUOI LA MEDITERRANEE PEUT-ELLE ETRE ENCORE LE NOM  AVEC LE GRAND PORT MARITIME DE MARSEILLE ?

« La Méditerranée est contagieuse. Elle l’a toujours été. Aujourd’hui encore comme jadis, dans sa capacité à répandre les bienfaits comme les maux de ses peuples, la Méditerranée est porteuse de dynamiques complexes faites de forces contraires, opposées mais qui font sens. »

C’est ainsi que la mer Méditerranée a été et est  encore aujourd’hui une route maritime et commerciale essentielle avec ses 87 ports de types divers. Lesquels desservent les marchés locaux, régionaux et internationaux à travers des réseaux maritimes. Un secteur clé dans les chaînes d’approvisionnement internationales avec 80% du commerce mondial qui s’effectue par voie maritime. Pourtant dans cette période difficile avec la présence du Covid 19 qui a sévi partout sans restriction, une grande partie des ports comme le Port de Marseille sont restés ouverts aux opérations de fret mais fermés au trafic des passagers. Une crise qui est venue stopper l’élan formidable de l’attractivité du Port de Marseille.

Jean François SUHAS, Officier de la marine marchande à la station de pilotage de Marseille Fos, issu de l’ENSM, Pilote de profession, à la station de pilotage de Marseille -Fos, Président du Club de la Croisière Marseille Provence depuis 2015, Président du Conseil de Développement du GPMM depuis janvier 2020 et membre élu de la Chambre de Commerce et d’industrie depuis 2011 a évoqué au cours de l’entretien qui suit et à travers son engagement dans les rouages du Port de Marseille tous les enjeux actuels, sociaux et environnementaux du Grand Port de Marseille, qui veut réussir les transitions nécessaires. Pointant du doigt la concurrence, l’impact du Covid 19 sur les ports de la Méditerranée et particulièrement celui de Marseille, il se projette dans la reprise des activités maritimes dès la fin du confinement. Enfin, il évoque l’avenir du Port de Marseille et celui de la croisière, une des filières touristiques  importantes du Grand  Port de Marseille dont il en a la charge, touchées par la crise sanitaire.

ENTRETIEN

« La confiance des opérateurs, condition indispensable aux investissements en vue du développement »:    Jean François SUHAS.

Jacky NAIDJA : Quel regard portez-vous sur le GPMM aujourd’hui par rapport à ses évolutions importantes et sur quoi faut-il compter précisément pour  qu’il reste le leader français face à la concurrence des ports du Nord et de la Méditerranée?

Jean François SUHAS : Quand on regarde la décennie écoulée, qui a suivi la mise en place de la réforme des ports de 2008 initiée par le gouvernement Fillon, on ne peut que constater une forte progression des trafics conteneurs ou de croisière, symboles de ce renouveau industriel. Sans discussion possible, elle trouve son origine dans les investissements majeurs portés par les opérateurs devenus pleinement responsables du destin de leurs terminaux. Cette évolution vertueuse doit se poursuivre et s’amplifier autour d’autres secteurs historiques comme les vracs liquides ou solides qui constitueront encore pour longtemps une bonne part du fond de commerce du Grand Port. Enfin, Marseille-Fos avec son savoir-faire industriel unique dans la pétrochimie doit devenir une référence mondiale dans la transition énergétique en cours, avec la production de carburants alternatifs dé carbonés.

Jacky NAIDJA : D’après vous où se situent les plus grands enjeux à l’heure actuelle pour le GPMM ? Dans la Méditerranée particulièrement ?

Jean François SUHAS : En premier lieu, réussir son intégration territoriale, à savoir créer un lien privilégié   avec les populations riveraines qui soit conforme avec son histoire millénaire  de prospérité heureuse, dans une période où les questions environnementales et de santé sont essentielles. Cette condition remplie, il est vital de poursuivre son développement sur une large palette de trafics dans cette complémentarité unique entre les bassins est et ouest. Les besoins logistiques, industriels ou énergétiques sont une réalité pour de nombreuses décennies. Concernant plus précisément la Méditerranée, les relations commerciales mais aussi institutionnelles sont toujours fortes avec les pays du sud en particulier ceux du Maghreb, seule la Lybie a disparu peu à peu avec  la crise politique qui y sévit. On ne peut le nier, la concurrence est féroce avec les ports espagnols ou italiens, qu’ils s’agissent du transport des  marchandises  du sud de la méditerranée ou celles des chargeurs français. La vraie question reste la confiance des opérateurs, condition indispensable aux investissements nécessaires au développement futur.

Jacky NAIDJA : Vous êtes  le Président du Club de la Croisière Marseille Provence, une des filières touristiques du GPMM. Pouvez-vous nous dire quelle est la situation actuelle de cette activité  gravement touchée par la crise sanitaire avec perte des passagers, perte d’emplois  par exemple ?

Jean François SUHAS : La filière du transport de  passagers qu’ils s’agissent des ferrys d’ailleurs mais bien sûr de la croisière n’a jamais connu depuis sa naissance une telle crise car aucun paquebot n’a embarqué de passagers depuis plus de trois mois. Marseille a joué un rôle majeur au zénith de la crise sanitaire courant mars et avril en assurant le rapatriement de 6500 personnes grâce à la solidarité de la place portuaire et de tous les services de l’état. Cette collaboration unique s’est poursuivie puisque 11 navires de croisière stationnent  aujourd’hui sur nos quais. C’est une grande fierté d’avoir pu trouver aussi une solution pour des milliers de marins en détresse qui ont pu regagner leurs foyers en toute sécurité A Marseille, le secteur de la croisière représente plus de 3000 emplois et les pertes à ce jour se chiffrent à 120 millions d’euros début juin pour 2020.

Jacky NAIDJA : Et comment envisagez-vous la reprise bientôt avec les bateaux de croisière à Marseille au sortir du confinement  avec leurs compagnies obligées à des règles strictes au vu de la crise sanitaire?

Jean François SUHAS : Alors que se profile  un dé confinement graduel et maîtrisé dans une grande majorité des  pays d’Europe, les premiers projets de reprise se dessinent avec en premier lieu des compagnies de luxe comme SeaDream ou le marseillais Ponant dès juillet avec quelques dizaines de passagers uniquement français. Les majors du secteur, aux capacités bien supérieures, doivent, tant au plan commercial que sanitaire, initier des procédures complexes spécifiques à l’exploitation de leurs navires de grande taille. Il s’agit aussi d’aligner la vie des passagers en escale, dans les terminaux ou dans les cités visités, donc de nombreuses discussions et échanges avec diverses autorités. Cette reprise sera lente, progressive par pallier en parallèle de celle de l’aérien mais le véritable espoir réside dans l’ouverture concomitante  des frontières sans quarantaine des trois principaux acteurs de la croisière Made in Med que sont l’Italie , la France et l’Espagne .

 Jacky NAIDJA : D’après vous quel est  l’avenir de la filière Croisière et de ses nombreux passagers touristes transitant par Marseille, quand on sait que deux millions de  passagers auraient dû être accueillis à Marseille?

Jean François SUHAS : Cette crise sans pareille marque un arrêt brutal à ce qui s’annonçait comme la décennie de tous les records qu’il s’agisse des chantiers navals comme celui de Saint Nazaire ou de destination phare comme la nôtre. A l’évidence, de nombreux concepts spécifiques aux maritimes  ou mode de vie à bord devront être réinterprétés à court terme même si cette industrie avait une réelle longueur d’avance sur la gestion du risque sanitaire à bord  par la  prévention avec l’utilisation massive de gel hydro alcoolique mais aussi par la présence d’équipement médicaux en nombre et de personnels embarqués. Mais je garde confiance en l’avenir car il existera toujours un rêve de la mer que nos contemporains souhaiteront accomplir dans le confort feutré d’un liner ou l’effervescence d’un paquebot ultramoderne.

Jacky NAIDJA : Depuis le 10 janvier 2020 vous êtes le nouveau président élu pour 5 ans du Conseil de développement du Port de Marseille, une des 3 gouvernances du Port, succédant ainsi à Marc Reverchon (Président de la Méridionale). A ce titre, quelles ont été vos premières propositions portant sur les questions les plus importantes en matière stratégique par exemple ?

Jean François SUHAS : Ma prise de fonction s’est effectuée au cœur d’une grève brutale et inattendue  qui ne concernait pas directement les statuts des portuaires détruisant  les années d’efforts de la place pour conquérir la confiance des chargeurs et des opérateurs. Face à cette situation difficile, les acteurs soutenus par la Région ont réagi positivement en proposant un pacte d’Engagement qui va s’étaler sur les prochains mois à travers des remises commerciales ou des aides ciblées sur de nouveaux trafics. Le confinement n’a pas douché les enthousiasmes puisque nous avons poursuivi nos nombreuses réunions et travaux, en particulier sur des propositions liées à l’élaboration du projet stratégique. Dans cette période clé, cet espace unique de proposition et de discussion conserve plus que jamais tout son sens pour imaginer le monde portuaire de demain.

Jacky NAIDJA : Parlez-nous des raisons de votre fort engagement dans ces rouages importants du GPMM et comment voyez-vous  sa place pour gagner en compétition face à ses concurrents européens notamment ?

Jean François SUHAS : Ma motivation principale réside dans ma volonté de créer un collectif au sein de cette place portuaire qui représente aujourd’hui 45 000 emplois, à savoir pour paraphraser un célèbre président américain  « que chacun s’interroge sur ce qu’il peut apporter à cette collectivité qui reste difficile à matérialiser, à rendre une et indivisible. A minima, ne pas chercher à la maltraiter car à chaque coup de canif au contrat, ceux sont bien des emplois qui disparaissent et des milliers que nous n’avons pas su créer dans la logistique. J’ai coutume de dire que nous avons subi une forme de double peine en France avec une désindustrialisation majeure depuis 30 ans qui à minima aurait dû être compensée par de l’emploi dans la logistique nécessaire à l’import des biens et marchandises produits ailleurs. On ne peut que constater que nos voisins au nord comme au sud ont mieux géré que nous cette conversion. Mais rien n’est figé à jamais et gageons que dans ce 21 é siècle naissant, la prospérité et le destin de la métropole marseillaise seront comme depuis 2600 ans  étroitement liés à celui  de notre port, infrastructure majeure et pièce maitresse  d’un territoire.

Jacky NAIDJA : Quel a été l’effet du Covid 19 sur les activités maritimes et sur les ports  en général ?

Jean François SUHAS : L’effet est dévastateur sur les entreprises et le port lui-même car la majorité des trafics sont en forte chute, avec des niveaux nuls pour les passagers ou les transports de voitures neuves par exemple . Toutefois, on doit noter à Marseille comme ailleurs la solidarité et le courage de tous les acteurs de la filière qui ont assuré avec cette précieuse deuxième ligne la continuité de l’approvisionnement du territoire national.  La reprise qui commence à se faire sentir dans de nombreux secteurs va permettre d’apercevoir le bout du tunnel de ce qui restera sans nul doute comme un coup de frein aussi brutal qu’inattendu  à nos activités. Même si certains besoins seront toujours  présents dans la vie d’après COVID, et malgré tous les efforts locaux ou nationaux, la remise en route sera là-aussi progressive contrairement à l’arrêt brutal que nous  avons connu ces  derniers mois.

ENTRETIEN REALISE PAR JACKY NAIDJA

P/ LE MAGAZINE CAP’IDF/ MEDEF.

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